Au pays des doigts noirs
Pour la première fois le 23 octobre, les Tunisiens ont voté librement et désigné un vainqueur : le parti Ennahda.
Reportage au plus près des urnes, où se nouent désormais les débats, se dénouent les voiles et naît une nouvelle démocratie.
Reportage au plus près des urnes, où se nouent désormais les débats, se dénouent les voiles et naît une nouvelle démocratie.
Depuis Zarzis, en Tunisie
« Je ne pensais pas voter, je me suis décidée au dernier moment ». Selma, 23 ans, se dirige vers le bureau de vote de Zarzis réservé aux personnes qui se sont inscrites tardivement sur les listes électorales.
Dans cette ville (73 000 habitants), au sud ouest de Tunis, il y a le ciel, le soleil la mer et des hôtels à touristes vides. Comme nous sommes à la frontière Libyenne, il y a aussi des commerçants de contrefaçons importées de Libye, et des camps d’immigrés Libyens. Le taux de chômage élevé a chassé les jeunes hommes partis travailler et vivre ailleurs. En Italie, en France ou en Allemagne. « Je ne peux pas trouver de mari ici, ou bien il faudrait que je fasse ma demande trois ans en avance ! », sourit Selma. Et la jeune femme, chemisette moulante et cheveux au vent, entre dans le bureau de vote, au milieu d’une foule impressionnante.
UN DOIGT HORS DU VOILE
Des hommes surtout, de tous âges, vont et viennent, fument et parlent paisiblement. Des femmes voilées, les unes en voile traditionnel, les autres en nijab, forment un petit groupe de discussion à part, à l’ombre d’un vieil olivier. L’une d’elles montre ses gants, en souriant : « j’en ai percé une extrémité avant de voter ! » Avant de déposer son bulletin dans l’urne, chaque votant doit tremper son index dans l’encre bleue. On ne peut voter deux fois. « La charia, il faut imposer la charia », continue la femme au gant troué. Elle votera Ennahda, le parti islamique de Rached Ghannouchi. Sa voisine l’interrompt : « Ennahda n’a jamais dit qu’il fallait la charia ! Je voterai Ennahda, parce que je pense qu’avec eux, nous aurons une vraie démocratie, on pourra enfin s’exprimer librement ; et je parle surtout de nous, les femmes… ». Plusieurs courants constituent le parti de Ghannouchi, donné pour favori. Le courant extrémiste est, pour le moment, minoritaire.
Alors Selma ? « Ca y est, j’ai voté PDP (Parti Démocrate Progressiste) »…
Dans la cour de l’école voisine, les files semblent interminables, certains attendent là depuis deux heures, les hommes d’un côté, les femmes moins nombreuses, de l’autre.
La séparation des sexes n’était pas une prescription de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE), mais le choix de quelques responsables de bureaux de vote…
LA RÉVOLUTION N’EST PAS TERMINÉE
« Je vais voter pour ceux en qui j’ai confiance, qui se sont vraiment battus contre Ben Ali, ceux que je connais », raconte un électeur. Un autre : « Il y a beaucoup de personnes qui ne savent pas pour qui voter, il y a trop de candidats, on ne s’y retrouve pas. Ma mère a voté selon les symboles, elle a fait sa croix en face du dessin le plus à son goût ». Une femme : « J’ai lu tous les tracts, affichés sur les murs, je sais très bien pour qui je vais voter ! » Trois hommes filment la scène. Les images seront ensuite diffusées sur facebook. Ces jeunes révolutionnaires ne voteront pas : « Je suis contre le principe même de cette élection. Elle ne correspond pas à nos attentes. Il fallait continuer à réfléchir ensemble, attendre un peu, la révolution est en marche, elle n’est pas terminée ».
Surgit soudain un homme, très agacé : « On a essayé d’arnaquer ma grand-mère ! Le mec du bureau là, a insisté pour qu’elle fasse une croix en fasse d’un parti dont elle ne voulait pas ! C’est scandaleux ! Ce n’est pas ça la démocratie, c’est fini, le temps de Ben Ali ! ».
A quelques pâtés de maisons, un local au 6e étage sans ascenseur (en panne), une cinquantaine de personnes, pas de petits fours ni de champagne. Nous sommes dans les bureaux de Moncef Marzouki, l’un des historiques opposants à Ben Ali, aujourd’hui candidat (CPR, le Congrès pour la République).
Marzouki espère arriver en 2e ou 3e position, derrière Ennahda. « Notre projet, c’est de constituer un gouvernement d’Union Nationale. Nous avons appelé à des états généraux de la justice, du chômage… pour mettre en place des plans d’ajustement structurels et d’urgence, et faire adopter, par le peuple, une constitution ». Son programme économique reste assez vague : « La priorité, c’est l’économie. Nous avons 700 000 chômeurs, qui pourraient devenir un million. Il faut faire vite et bien. Avec un gouvernement démocratique, non corrompu, on aura les moyens d’agir ». Puis Marzouki répond aux critiques qui lui ont été faites, sur son rapprochement avec Ennahda : « Je suis atterré par la façon dont la presse et les intellectuels français parlent de Ennahda, ils refusent de voir la construction sociologique de notre pays. C’est toujours la même doxa, il y a les laïcs d’un côté et les islamistes de l’autres. Les bons et les mauvais. Alors qu’une grande partie de Ennahda est capable de jouer le jeu de la démocratie ».
Changement de quartier, nouvelle ambiance. Chez Hama Hammami, rue de Palestine, on boit, on discute, on chante en choeur des hymnes révolutionnaires. 70 % de ses militants ont moins de 35 ans… Hama Hammami, le leader du Partic communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), a failli ne pas voter. « Je n’arrivais pas à remettre la main sur ma carte d’identité ! »
Après avoir rappelé que le PCOT est un parti laïc, Hammami résume son projet, d’inspiration marxiste-léniniste : « Il faut un encadrement de l’économie par l’Etat, et nationaliser certains secteurs. Il faut une refonte fiscale, que les riches paient enfin des impôts, pour financer les projets ».
ENNAHDA EN SON JOURNALISTAN
Luxe, grands écrans, petit « journalistan ». Le siège de Ennahda, à côté de la clinique Montplaisir, rompt avec la modestie des deux autres partis. Ahmed, un militant du mouvement Ennahda, répond : « L’intégralité de nos financements vient des militants eux-mêmes, qui donnent de 5 % à 10 % de leur salaire au mouvement. Et vous savez, comme, sous Ben Ali, les militants de Ennahda n’étaient admis nul part, sur le marché du travail, beaucoup n’ont eu d’autre choix que de monter leur entreprise, et de gagner pas mal d’argent… » Le Qatar finance-t-il Ennahda ? « Non, pas à ma connaissance », tranche Ahmed. Jusque là, les preuves d’un financement qatari n’existent pas. Mais le soupçon existe bel et bien.
Sur le plan économique, le parti est capitaliste, néolibéral : « On évolue dans un contexte économique où on ne peut pas se passer du FMI et de la Banque Mondiale. Ennahda est un mouvement réaliste, pragmatique, on accepte donc ce modèle de développement, qui donnera du travail à tous les Tunisiens ». Nul doute ! Comme en Grèce, en Irlande, en Espagne, au Portugal, et caetera…
mardi 25 octobre par ANAËLLE VERZAUX
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